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VOLUME 2 / ARTICLE 03︎








ABONDANCE





Écrit par Sorya Nguon-Bélisle
Photos fournies par Sorya Nguon-Bélisle 
Novembre 2020







Avertissement : crise de santé mentale, relation de couple abusive, description de l’alcoolisme, police

Maman,

Je t’ai écrit une partie de notre histoire car tu ne connais pas ma version.



L’enfant : les nuages de neptune


Je regarde par la fenêtre, le ciel est gris. Les herbes hautes se courbent. Je peux imaginer le son du vent dans ma tête pendant que tu m’aides à boutonner mon imperméable. Je t’observe enrouler ton foulard à ton cou, tu détestes avoir froid. Tu soulèves gracieusement tes cheveux du revers de ta main et tu les laisses tomber sur tes épaules. Cette scène m’est tellement familière, mais je ne suis jamais moins émerveillée par ta chevelure ; sa perfection, sa robustesse. Tu ouvres la porte, je peux enfin entendre le vent et respirer l’air salin. Cerf-volant sous le bras, on marche dans le sable froid en sachant exactement où on va. Je peux passer des heures à ramasser les morceaux de verre polis par la mer et les dollars de sable échoués. Cette journée de vacances, on la connait bien, on l’a vécue mille fois, mais aujourd’hui est spécial parce que ce moment nous appartient. Il est à nous deux, et à personne d’autre.

L’harmonie était là car on ne faisait qu’une.

J’ai compris tôt qu’on avions beaucoup de chance de voyager. Tu m’expliques que tu fais le choix conscient de vivre modestement au quotidien pour qu’on puisse remplir notre devoir de diaspora : rendre visite à la famille dispersée un peu partout. Il y a une chaleur et une générosité bien spécifiques à la famille européenne à qui on rend visite régulièrement. Elle ne sait rien de mes rêves et de mes goûts musicaux, mais je la sens près de moi. Là-bas, je suis la petite cousine canadienne, et c’est bien assez pour que notre lien soit fort et débordant d’amour authentique. J’accueille le sentiment de faire partie d’un clan. Je suis chez moi, mais pourtant si loin de chez moi. Le chaos du train de banlieue de Paris, je le chéris. Chez tata Nita, l’odeur dans la maison et celle du papier de toilette parfumé, elles habitent en moi. Pour quelques jours, on n’est plus que toutes les deux. On est parmi les nôtres, même si pas tout à fait.

Dans notre 4 ½ sur Des Érables, tu me félicites pour ma calligraphie et la propreté de mon cahier d’écriture. Tu me racontes encore et encore comment le peuple khmer est une société artisane, artiste, et qu’un talent inné pour le dessin et la musique y est abondant. Je t’écoute mais je ne dis rien. Je t’écoute beaucoup, chaque jour. Mais je ne dis rien. On a chacune nos outils : tes mots et ma présence.

Des fois, tu me demandes de prononcer des mots en khmer. Tu me dis de répéter des sons qui n’existent pas sur mon palet. Je suis timide devant toi mais surtout devant moi-même. Je préfère seulement écouter. Entendre le khmer, c’est doux, c’est intuitivement rassurant, ce sont tes mots d’amour, c’est Tota et sa mandoline, c’est la citronnelle hachée et l’ail grillé. Mais le parler, ça ne m’appartient pas. Je me sens ridicule, imposteur. Je le fais quand même, rapidement. Tu n’insistes pas.


Ma mère, enfant, et ses parents qui discutent, maison familiale, Phnom Penh, Cambodge, 1964.



L'adolescente : la protection de pluton


Je me souviens de sa moto dans la cour arrière. Il avait traversé trois pays pour se joindre à notre vie. Quand j’y pense maintenant, c’était l’homme blanc typique qui avait réussi ; muni d’une carrière reconnue et prestigieuse et prêt à faire sa vie avec son university crush qui le considérait enfin. Tu étais célibataire et il était convaincant. Je comprends pourquoi tu as accepté d’essayer.

Durant cette période, j’ai senti tes blessures d’enfance se rendre à moi comme la rivière qui se jette dans le Mékong au mois de novembre. J’ai eu besoin de m’en éloigner, et mon seul fusil était chargé d’un ressentiment d’adolescente, c’est-à-dire réactif, épineux et sans nuance.

Je me rappelle très bien de ses yeux rougis et vitreux après son premier verre. Ses commentaires qui nous font rire jaune. Son ton arrogant. Puis ses épisodes de panique durant lesquels il nous cherche dans les tiroirs, désorienté. Ses balades nocturnes dans la cour voisine, hache à la main, prêt à défendre sa vie qu’il croit être en péril. Il répète qu’il n’a pas besoin d’aide, que tu exagères. Il te blâme, même. Tu enroules ton foulard à ton cou, tu détestes avoir froid.

Je viens d’avoir mes premières menstruations.

Les années passent et chaque jour tu me racontes ton malheur. Ce que je propose semble t’indigner, tu me dis que je n’ai pas à trouver de solution, que tu m’en parles juste pour en parler. Je recommence donc à avaler mes mots et à essayer de ne rien ressentir, même si tu cries à l’aide. Je continue à l’entendre barricader la garde-robe en déplaçant les meubles et je normalise sa réalité, une réalité qui m’oblige à le rassurer qu’il ne se fera pas attaquer dans sa propre chambre à coucher. Parfois je te vois pleurer.

L'encens brûle et dans le silence, on s’adresse à nos ancêtres. Je me demande si tu implores leur aide.

Je continue de t’écouter, tu continues de parler. Tes yeux voient l’existence avec tellement de dégoût, tes paupières tombent et elles coulent sous la résilience.

J’observe que tu doutes de la solidarité de ta communauté, que tu doutes de l’existence même d’une communauté. Je me demande si je suis la seule à qui tu en parles. Autour de nous, la santé mentale et les subtilités de l’alcoolisme se situent quelque part entre le tabou et l’incompréhension. Sans oublier notre société genrée et sexiste qui te répète que tu lui dois ton support, que tu es autant responsable de son bien-être que de son mal-être, même s’il ne se rappelle jamais du jour de ton anniversaire. Si seulement à cette époque j’avais eu les mots pour tout déconstruire.

Tu refuses d’y attribuer trop d’importance. Tu n’as jamais de mal à te tenir occupée ; tu as une carrière sur laquelle te concentrer, des chats à embrasser, des plantes à arroser. J’essaie de faire de même, dès que je passe le pas de la porte, j’arrive presque à oublier.

Tu m’en veux de ne pas être là. Je t’en veux aussi. Je t’en veux de ne pas m’entendre, je t’en veux de ne pas pouvoir m’exprimer, mais j’en veux surtout à ton passé d’atrocités et à ma vie privilégiée qui font en sorte que nos réactions soient en dissonance. J’en veux à la guerre, au génocide, à la violence, au sexisme, au racisme, au classisme, aux séparations, à l’abandon, à l’abus et à la solitude qui ont construit ton individualité dure, solide et blessée, je t’en veux de ne pas avoir le droit de t’en vouloir, je t’en veux de constamment me sentir coupable de ne pas te sauver, je t’en veux de me trouver faible et égoïste, je t’en veux pour toute cette pression qui m’écrase. Je pleure pour toi mais pas pour moi, car il ne faut pas être fragile. Je me sens comme un contenant dans lequel tu jettes tes ordures. C’est à mon tour de voir l’existence avec dégoût : tous les jours j’ai la nausée.

Je manque d’outils pour séparer la colère de la compassion qui toutes deux m’habitent en permanence. Le meilleur que je trouve est la fuite, dans ses diverses définitions. J’ai l’impression de nous abandonner, de t’abandonner. Je fantasme sur la non-existence. Je ne vois plus la perfection dans ta chevelure.

Et un certain après-midi, il s’est assis à l’arrière d’une voiture de police et il est parti. Cette fois-là, tu as réellement eu peur de lui.

La résilience est un phénomène fascinant. C’est un super pouvoir qui assure la survie, mais lorsqu’il devient un état permanent, une définition même de soi, il peut créer l’effet inverse. Encaisser sans fin, ne pas mettre de limite à la souffrance et flotter sur les non-dits, ça ne fait qu’accumuler les déchets. Après un temps, ils deviennent abrupts à escalader.

Quelques souvenirs sont doux.

Celui de mon premier amour queer reste en moi et je le serre fort tous les jours. J’associe cette époque à l’éveil de mes sens, à un nouveau lâcher-prise de mon esprit vers mon corps. Les mythes et magies de la sexualité dont tout le monde parlait, je les ai enfin saisis, je me les suis enfin appropriés. Je me souviens de me réjouir d’être libérée des attentes cis hétéronormatives, nous n’avions pas de rôles à jouer, nous étions simplement nous-mêmes. J’ai eu le privilège de vivre cette connexion librement, tu ne m’as jamais posé de question. Peut-être présumais-tu qu’il s’agissait d’une phase? Peut-être ne pouvais-tu plus être impressionnée par quoi que ce soit, te décrivant toi-même comme une outsider, peu importe où tu te trouvais? Peut-être étais-tu soulagée que ce que je vivais ne ressemblait pas à tes propres expériences? Peut-être éprouvais-tu une simple indifférence?

Mes amitiés font aussi partie de mes souvenirs bienveillants. “Chinese” et “Demi-jaune”, c’était comme ça que quelques acolytes m’avaient baptisée, et pour une raison que je n’avais pas encore identifiée, ça ne me faisait pas un pli. Mon sourire était sincère, sans compréhension de la violence de l’intégration et du racisme intériorisé, sans reconnaissance de tous mes privilèges qui allégeaient mon expérience de personne racisée.

Après de nombreuses premières fois, la mort d’un ami, beaucoup de portes claquées et 12 séances de psychothérapie, j’ai décidé de quitter la maison.

 
La forêt qui borde les temples d'Angkor, Siem Reap, Cambodge, 2020.

L’adulte : le retour de saturne


Il est 11h. Vêtus de leurs tuniques couleur safran, les bonzes quittent la pagode pour les prières quotidiennes. Ils marchent uns à la suite de l’autre, au milieu des rires d’enfants, sur le sol chaud et terreux des rues de Phnom Penh, de Siem Reap, de Kampot, de Battambang. À travers les bénédictions qu’ils récitent se faufilent des mots de gratitude, non seulement destinés aux enfants qui les entourent, mais aussi envers tous les êtres vivants qui croisent leur chemin et qui sont heurtés sous leurs pieds. Chaque jour, ils reconnaissent et honorent l’existence de ces entités affectées par la présence humaine. Ils nous rappellent que chaque vie est sacrée et que leur passage parmi nous mérite d’être reconnu.

Depuis que tu m’as décrit ce tableau, il me berce lorsque j’ai besoin de beauté. On dit que l’harmonie est l’inverse du conflit; c’est peut-être pour ça que le visualiser puis m’emplir de son essence m'apporte autant de calme. L’humilité et la compassion, je sais qu’on rêve toutes les deux d’en apercevoir davantage dans ce monde.

Quand on marche ensemble sur le même sol chaud et terreux, je remarque ton énergie apaisée, aérée. Tu es chez toi, et peu importe sur quelle rue on déambule, on est entouré de tes soeurs et de tes oncles. De mes cousins et de mes grands-parents. Comme si être des étrangers n’était pas possible. Ici, les personnes âgées ne sont jamais seules. La roue tourne et elle est tellement claire, elle brille.

On a vécu un choc des cultures. Nos cultures individuelles se sont rencontrées. J’ai grandi où la norme était bien installée comme étant blanche et francophone ; elle était ma référence, l'exemple à suivre. Toi et moi, on ne s’est pas construites dans les mêmes sons, les mêmes odeurs, les mêmes tempêtes, les mêmes mots, et si words are spells, nos sorts ne se sont jamais ressemblés. Des espoirs différents, des perceptions discordantes face au rôle de mère, au rôle de fille, au rôle de femme. Si on apprend nos langages, peut-être que l’amertume sera enfin libre de se dissiper, peut-être que la culpabilité changera de direction et cessera d’être un outil, peut-être que ces différences ne seront plus conflit, mais luxuriance.

Maman, j’aimerais qu’on s’adresse l’une à l’autre avec délicatesse, celle avec laquelle je touchais les dollars de sable. J’aimerais qu’on ne se prenne pas pour acquises, qu’on donne des vacances à nos attentes.

Parfois, mon imaginaire me montre des scènes de ton enfance et je pleure. Je ressens une douleur si aiguë, je la sens dans le haut de mon estomac, elle me coupe le souffle. Comme si mon sang se souvenait. En ces instants, je veux serrer ce corps minuscule contre moi et le protéger de tout le mal qu’il subira. J’aimerais lui faire profiter du confort que tu m’as tendu sur un plateau d’argent. Je voudrais que cette petite fille ne connaisse jamais l’abandon. Qu’elle ne touche jamais aux parois humides des tranchées. Je voudrais qu’elle retrouve sa légèreté.

Ma reconnaissance est infinie, elle parcourt le temps jusqu’à nos parents les plus anciens. Notre lien et son héritage me gardent les pieds sur terre, me tiennent en vie. Mes racines me rendent sûre d’au moins une chose dans un monde de confusion. J'ai vécu beaucoup de confusion.

L’identité que je porte fait en sorte qu’au Cambodge, je n’ai pas besoin de répéter mon nom quand je me présente. Elle me fait rêver au réconfort du bouillon de tamarin, puis à la souplesse du beurre d’érable. Elle me fait réfléchir aux subtilités des dominations, des oppressions et des opportunités. Elle me fait naviguer le monde différemment chaque jour, mon allure récoltant parfois ambiguïté, parfois désir, parfois condescendance, accentuée par l’amplitude de mes vêtements ou la main que je tiens dans la mienne. Elle est en mouvement.

Et me voilà ici, aujourd’hui, en quête de compassion envers nous. Merci d’avoir accompli l’étape de la survie. C’est à mon tour d’honorer celle de la guérison.

Moi cheval de métal, toi cochon de terre, accueillons l’abondance, en l’honneur de ton nom.



NOTES DE BAS DE PAGE
Prononciation d’enfant de “Lok Ta”, qui signifie “Grand-père” dans la langue khmère.

 


À PROPOS DE L’AUTEUR
Née à Tiotia:ke/Montréal, Sorya Nguon-Bélisle est une personne multidisciplinaire. De la photographie à la massothérapie, en passant par les communications et l’édition, toutes ses vocations abordent la guérison et visent à rendre visible ce qui est souvent invisibilisé.







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