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Entrevue


UNE INVITATION AUX ASIATIQUES À PRENDRE LA VIE DOUCEMENT


Une conversation avec Laura Nhem



Article et photo par David Trang
21 octobre 2020


Laura Nhem




Qu’est-ce qu’on dirait à notre plus jeune version de nous? Il semble que cette question vient nous chercher davantage plus qu’on vieillit. Des mots d’encouragement, des vérités qui sont autant difficiles à vivre qu’à entendre, des mots doux pour apaiser ce que le jeune toi vivait à cette époque… Si l’on pouvait magiquement envoyer un message de l’âge adulte à notre jeunesse, on prendrait tous la vie un peu plus doucement - ce n’est pas difficile à admettre.

Pour Laura Nhem, ce qu’elle aurait voulu entendre lorsqu’elle était adolescente, elle l’a créé sous forme de podcast, Asiate Imparfaite / Imperfect Asian : des discussions de fond avec des asiatiques comme elle; imparfaite. “Je me suis dit : “Moi, quand j’étais adolescente, qu’est-ce qui m’aurait fait du bien?”. Je voulais aider les autres et moi-même à se sentir moins seul.e.s et à mieux comprendre leurs émotions, leurs vécus, leurs histoires”.


“Mon podcast ne va pas révolutionner le monde, mais si ça peut changer la vie de quelques personnes, ça me va. Je veux juste que le projet existe et que les voix et les histoires de mes invitées soient entendus et ressentis.”


Le projet Asiate Imparfaite est né suite à des rencontres et des discussions que Laura a eues et la COVID était le moment d’arrêt qu’il fallait pour concrétiser les choses. C’est avec son ami Emmanuel Hessler que Laura a lancé son projet de podcast, dans le but d’éliminer la peur d’être médiocre. “Je lui disais que je voulais encourager les gens à faire des choses, des projets, et de ne pas avoir peur d’être médiocre. La médiocrité est partout. Alors pourquoi avoir peur de partir un projet? S’il y a de la place pour des choses médiocres, il y a de la place pour moi qui fait des choses normales, il y a de la place pour tout le monde.”





La carrière de Laura n’a rien de médiocre. Elle est décoratrice en cinéma à temps plein et baigne dans le milieu depuis 10 ans. Cette avenue créative vient d’une affirmation de soi, qu’elle a depuis son tout jeune âge. Que ce soit la rébellion qu’elle a eue auprès de ses parents plus jeune à l’école ou dans sa vingtaine, pour se détacher de la pression de devoir rentrer dans le “moule asiatique” ou simplement dans sa vie de tous les jours, en mettant ses limites et en se respectant elle-même et les autres.


Bien établie aujourd’hui, elle a aussi l’assurance de travailler quand elle sent que c’est un bon moment et n’hésite pas à arrêter lorsqu’elle n’a pas envie de travailler. “J’y vais vraiment avec un flow de comment je me sens dans le présent. Ça a toujours fonctionné. J’ai toujours dit oui aux bonnes personnes et j’ai dit non aux gens que je ne feelais pas - parce que je ne voulais pas ressentir cette pression de tout le temps travailler.”


Pour Laura, ce n’est pas le travail qui la définit comme humain.

“Je ne suis pas carriériste, malgré que j’adore mon travail; j’aime travailler, rencontrer de nouvelles personnes, faire de la recherche, lire les scénarios, designer des choses, magasiner… mais ce n’est pas ça qui me définit. Ce qui me définit, c’est les relations que j’ai avec les gens que j’aime. En réalité, je n’ai pas de gros objectifs dans la vie; mon seul objectif c’est d’être une bonne amie et le reste c’est de l’extra.”

Comment son podcast l’aide à devenir une meilleure version d’elle-même et pour ses relations? “Ça m’aide à être empathique. Ça me fait questionner sur comment moi je vois les choses et le tout reste humain, sans être dans l’activisme. Et c’est ça qui me représente le plus. J’ai choisi des personnes qui avaient des idées différentes et avec qui j’avais une facilité à être intime. Et chaque invité a fait ressortir quelque chose (une émotion, une réaction) chez moi. Ça m’a donné l’espace d’exprimer des côtés de moi que je n’avais pas eu la chance de vivre.”






Nous avons discuté de long en large sur le fait de rentrer dans le moule de l’asiatique parfait, des attentes familiales pour la première génération d’enfants au Canada, des attentes sociétales quand on est asiatique; que ce soit au niveau académique ou du travail. C’était important pour Laura de mettre la lumière sur des asiatiques imparfaits, principalement car on ne connaît pas de modèles asiatiques qui ont réussi, autres que dans des domaines académiques, problème issu du racisme systémique qu’on connaît. “Nos possibilités semblent être restreintes par les règles de la société, qui veulent entre autres que les asiatiques ne soient pas des artistes. Le “moule”, c’est un moule qu’on a créé avec les attentes sociétale et familiale. Quand on est dans une société occidentale, il y a tellement de possibilités, mais quand une personne vient d’une société comme celle du Cambodge, il n’y a pas tant de possibilités que ça. Si tu es une femme, tu te maries jeune, t’as des enfants, il faut que tu trouves une stabilité pour ta famille. C’est une réalité encore au Cambodge et c’est une réalité dans d’autres parties du monde mais pas ici au Canada.

Inconsciemment, on suit ces règles; Nous ne sommes pas artistes, mais nous sommes reconnus pour être bons académiquement. Parfois, je jugeais les asiatiques qui suivaient cette ligne droite. En fait, j’admire les gens qui recherchent cette stabilité, mais ça n’a jamais été pour moi. Ça a fait en sorte que j’ai eu beaucoup de difficulté à essayer de trouver ma place dans la société.” (Notre première édition à Sticky rice portait justement sur cette “minorité modèle”.


Puis en développant son projet de podcast, ça a donné la chance à Laura de creuser dans ces sujets avec d’autres gens comme elle. Elle abordera notamment le sujet de la sexualité dans les familles asiatiques et nos identités, de l’immigration de nos parents au Canada, et parlera de vulnérabilité, des moments difficiles de nos vies, de l’expression de soi et de trouver notre communauté peu importe où on est. Le projet est né naturellement et parallèlement et lui a amené beaucoup de bien. “Ce qu’on vit / a vécu reste un processus qui va prendre toute notre vie à absorber, on ne va jamais être en paix avec ce qu’on vit, mais il y a une façon de le vivre qui peut être un peu plus doux et je voulais amener cette douceur-là chez les autres.”


J’ai beaucoup appris et grandir au travers des discussions que j’ai eues avec Laura et à l’écoute des épisodes du podcast Asiate imparfaite. Tel était son but, je me suis moi-même senti moins seul dans ma situation d’être un cambodgien né à Montréal qui ne suit pas le moule imposé par la société. Malgré les dualités qu’on peut vivre; s’écouter vs. plaire aux attentes de nos parents, suivre son instinct vs. être ce que la société veut qu’on soit, s’exprimer ou se taire, créer ou suivre; j’apprends aussi à être plus doux avec la personne que je suis et l’héritage que j’ai.

Écoutez le podcast de Laura Nhem, Asiate imparfaite.









À PROPOS DE L’AUTEUR / PHOTOGRAPHE
David Trang est un entrepreneur, un créatif, un introverti. S’exprimant à travers la photographie et les belles tournures de phrases, il ne laisse jamais indifférent. Éditeur français du lifestyle chez Sticky Rice Magazine, le cambodgien d'origine habite Tiohtià:ke (mieux connu en tant que Montréal). David raffole des livres autant que les douces couleurs du coucher du soleil. Il ne passe pas une journée sans s’abandonner au son de sa chanson du moment en créant des arrangements de fleurs séchées.








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