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À TOUS NOS NOUVEAUX DÉPARTS





Par Ange Guo
Photos par Parker Mah et Mathis Bélanger
7 Mai, 2021







     Ange Guo par Mathis Bélanger


Si je pouvais parler à la fille que j’étais plus jeune, je lui dirais: rien de ce qui t’es arrivé n’est de ta faute, Angelina.

Je ne sais même pas si je pourrais articuler ces mots—peut-être que, sous le coup de l’émotion, je ne parviendrais qu’à la serrer dans mes bras, ne serait-ce que pour qu’elle reçoive un peu de chaleur humaine. Dans ce temps-là, le quotidien n’était fait que d’innombrables récréations passées seule, d’intimidation et de soirées silencieuses, plus tard remplacées par le poids écrasant du regard masculin, la douleur de mon ventre vide, mille après-midis perdus à fixer les ombres sur le mur, attendant, peut-être, qu’elles me révèlent quelque chose.

Un jour, j’étais retournée à la maison en hurlant à ma mère: Maman, pourquoi je ne suis pas blanche? Puis, je m’étais enfermée dans ma chambre et pleuré jusqu’à en imbiber mon oreiller de morve, souhaitant plus que tout de m’effacer de la surface du monde plutôt que d'être chinoise.

Tout cela se rassemble en un amalgame étourdissant de souvenirs dont je ne peux certifier l’acuité, car je sais que l’amoncellement de ces événements, de même que leur influence sur mon développement en tant qu’individu, continuent à informer le regard que je pose sur ceux-ci à ce moment même. Le temps, en creusant la distance, détruit la mémoire, la rend factice.

“bien que le langage soit la plupart du temps insuffisant, il demeure néanmoins malléable, et a le pouvoir de transformer l’indicible en quelque chose de matériel.”

Ce n’est pas par nihilisme que je relate ces peines. C’est en fait parce qu’elles nous appartiennent toutes. Je crois que d’écrire la souffrance, voire de la disséquer, est la meilleure manière de créer un climat de vulnérabilité et de compréhension, autant en tant que communauté que pour soi—car bien que le langage soit la plupart du temps insuffisant, il demeure néanmoins malléable, et a le pouvoir de transformer l’indicible en quelque chose de matériel. C’est cette même tangibilité qui permet d’entamer de nouveaux dialogues, de créer un vocabulaire plus sensible, plus adapté aux réalités des voix marginalisées.

C’est aussi pour cela que je crois avec ferveur en l’écriture de soi, en le remodelage de la personne qu’on se voit être devenue, avec tous ses mécanismes de retrait et de destruction, ses anxiétés, ses réflexes.

J’écris, non pas pour faire fi de la souffrance, mais pour en raconter les possibilités d’après, ébahie par un amour de la vie que j’ai découvert cette année—non pas en ayant atteint un stade de plénitude, parce que la plénitude est insaisissable—mais en défaisant et réarrangeant les récits qui ont jalonné mon parcours, et ce de manière continuelle, par devoir de compassion envers moi-même.

Les paragraphes ci-haut ne servent qu’à mieux éclairer l’état à partir duquel je couche ces mots sur cette page, soit un état de reconnaissance profonde et sincère, un état de paix que je n’aurais jamais, au grand jamais, cru pouvoir atteindre.

“tu es capable d’être heureuse, il faut juste que tu t’en donnes la permission.”
 
 

Mon point de départ a été la fin de la pire année de ma vie, il y a à peu près un an. J’ai quitté une relation complètement traumatisée, dépouillée de repères et de raison d’être. Je suis retournée chez mes parents, la queue entre les jambes, prête à tout recommencer, autant difficile que soit le processus de réparation, entrecoupé de culpabilité et d’incertitude. Les amitiés que j’avais négligées, la course, ma passion pour l’école—je les ai lentement recouvrées. Bien sûr, il y a aussi eu l’écriture, que j’ai employée pour m’expliquer tout ce qui m’était arrivée, ce qui m’avait rendue vulnérable à ce genre d’abus, en quoi cela m’avait changée, etc. Des heures et des heures devant mon ordinateur à me rendre compte de l’ampleur des dommages, mais aussi à me réapproprier mon histoire, à ne plus amoindrir la violence. C’est seulement avec le soutien inestimable de mes proches que je ne pensais plus mériter, et avec ce long travail réflexif que j’ai pu mettre un pied devant l’autre et me rendre au commissariat de police pour porter plainte pour violence conjugale, en été 2020.

Je ne saurais pas dire quelles raisons exactement m’ont poussée à changer. Je me souviens m’être dit qu’au moins, I’ve been through the worst, so it can only go up from here. Et aussi, que jamais je ne voulais que cela arrive à une autre femme asiatique—car c’était bien nous qui étions ciblées. J’ai multiplié les courses, commencé à méditer, rétabli un lien de confiance avec mon corps qui semblait s’être détaché de moi au cours de l’année précédente. Je ne peux pas non plus mettre à part la sensibilité de ma psychologue, qui a été là tout au long du processus. Lors d’une de nos dernières séances, elle m’a dit: Angelina, tu es capable d’être heureuse, il faut juste que tu t’en donnes la permission.


Le discours d’Angelina Guo durant le vigile pour les victimes de la tuerie à Atlanta au parc Sun Yat-Sen, le 21 mars 2021. Photo par Parker Mah.


Un an plus tard, au parc Sun Yat-Sen, j’ai déclamé un discours en hommage aux victimes du massacre à Atlanta, suivant l’historique Marche contre le racisme envers les asiatiques à Montréal. Mes lèvres étaient sèches, la foule immense. Je ne sais pas si les caméras ont capté la fragilité de mes jambes, qui tremblent toujours lorsque je monte sur scène. Après avoir terminé mon mot, j’ai eu l’impression d’avoir été libérée de quelque chose que je peine encore à nommer.

Je m’étais crue seule, tout ce temps—pourtant, la vérité était tout autre. Je l’ai lue sur les visages de mes sœurs et amies présentes, qui ont toutes partagé ma peine suspendue en l’air, en survol. Je me suis vue moi-même et j’ai pensé à comment tout ce qui m’était jamais arrivé m’avait menée jusqu’ici, ce jour-là et aujourd’hui, et à quel point ces choses qui, je le croyais, constituaient mes faiblesses, représentaient en fait l’emblème de ma résistance, de mes combats.

Quelques semaines après, une autre de mes interventions publiques a circulé aux nouvelles. Il est moins ici question de la légitimation médiatique de ma parole—car nous savons tous qu’il reste encore beaucoup de voix à amplifier—mais plutôt de ma prise de parole en soi.

Il y a à peine douze mois, j’éprouvais encore énormément de misère à regarder mes interlocuteurs dans les yeux, le volume de ma voix écrasé par la peur de prendre ne serait-ce qu’un brin d’espace. Cette semaine-là, pourtant, je me suis sentie transie entre un état de jubilation et de perplexité. Jubilée d’avoir pu m’exprimer sur une question identitaire qui me tourmente depuis toute ma vie, perplexe devant le succès tonnant du reportage, de ma propre personne déroulant sur l’écran, la même qui s’était crue à jamais vouée à la souffrance.

“J’ai pleuré en songeant à la petite fille que j’étais, comment j’aurais aimé traverser les espaces-temps pour le retrouver et lui dire: tout ira bien, Angelina.”

Puis, dans les jours qui ont suivi, je suis redescendue de cet éclat et me suis rendue chez un être cher. Nous parlâmes de mon progrès époustouflant, de mes rêves qui se rapprochaient de plus en plus à une vitesse fulgurante, de la joie que j’avais retrouvée à sauter les marches, à observer les chiens au parc Jarry, mais par-dessus tout nous parlâmes de la vie quotidienne, de ses hauts et de ses bas, des tragédies qui ont ponctué et ponctueront nos vies, baignés dans la lumière de l’appartement.

Puis, je me suis couchée sur le lit et j'ai regardé les craquements de peinture sur les bords du plafond, le dehors de la fenêtre peuplé d’arbres sur lesquels le printemps naissant déposait ses traces. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai commencé à pleurer de joie étrangement morose. J’ai songé à tout ce qui m’avait blessée, à la froideur du Palais de justice, à mes anniversaires passés seule, et j’ai constaté la magnitude de ma transformation, le fruit de mes méditations, de l’exercice que j’avais repris, des relations que j’avais reconstruites avec ma famille, mes amis, mes amours. J’ai pleuré en songeant à la petite fille que j’étais, comment j’aurais aimé traverser les espaces-temps pour le retrouver et lui dire: tout ira bien, Angelina.







À PROPOS DE L’AUTEURE
Ange Guo est une traductrice, poète et étudiante en littérature née à Montréal/ Tiohtià:ke. Elle s'intéresse aux thèmes de l’aliénation familiale, des limites de la langue et des enjeux identitaires chez les immigrants asiatiques.


À PROPOS DES CONTRIBUTEURS
/PHOTOGRAPHE
Parker Mah est né durant l'année du coq. DJ, musicien et producteur multimédia, ses œuvres diversifiées aborde les thèmes d'hybridation, de migration, de transformation culturelle et d'identité. En tant qu'éducateur, il cherche à raconter des histoires inédites et à bâtir une communauté à travers des projets créatifs.

/PHOTOGRAPHE
Mathis Bélanger est formé en génie mécanique et poursuit actuellement un diplôme en psychologie. Il s'intéresse aux mécanismes de l'esprit et à leur relation avec la culture et l'art.


















TO ALL OUR NEW BEGINNINGS





Words by Ange Guo
Photos by Parker Mah and Mathis Bélanger
May 7th, 2021







     Ange Guo by Mathis Bélanger


If I could speak to the little girl I once was, I’d tell her: nothing that happened to you was your fault, Angelina.

I don’t know if I’d even be able to utter those words—overwrought with emotion. Perhaps I’d only be able to give her a big hug, just for her to feel and receive human warmth. At the time, daily life felt like a mix of countless recess periods spent alone, constant bullying, and silent evenings; later replaced with the crushing weight of the male gaze, the aching of my empty stomach, a thousand afternoons wasted as I stared at the shadows on the wall, hoping, perhaps, that they would reveal something to me

One day, I came back home and screamed at my mom: Mama, why aren’t I White? I then went up to my room and cried until my pillow got wet with snot, telling myself that I’d rather disappear from the face of the Earth than spend another day being Chinese.

All of these memories get mixed up in a blur that I cannot profess as entirely true because I know that the accumulation of these events - as well as their influence on my development as a person - continue to inform the perspective I have on them at this very moment. Time, coupled with distance falsifies memory, erodes it, in a sense. 

“Language, for the most part, is insufficient, it nevertheless remains malleable, and has the power to transform the ineffable into something “real”, that can exist and be understood.”

Nihilism is not what pushes me to recount these events. It is rather the knowledge that we all share the same pain that motivates me to do so. I believe that writing about suffering, dissecting it, is the best way to create a climate of vulnerability and compassion, not only as a community but for oneself, too—because while language, for the most part, is insufficient, it nevertheless remains malleable, and has the power to transform the ineffable into something “real”, that can exist and be understood. This same tangibility is what allows us to start new conversations, to create a vocabulary that is more conscious of marginalized realities. It is also for this reason that I value the practice of writing about oneself, which in many ways allows for the reconstruction of who we’ve become, with all of our walls and defenses, our fears, and our reflexes.

I am writing not to push suffering aside, but to imagine what life can look like after it, amazed by a love for life that I discovered this year—not by having achieved a sort of “wholeness”, because even “wholeness” is an ambiguous term—but by undoing and rearranging the stories that have marked my trajectory, and doing so continuously, as a work I owe to myself, a duty of self-compassion.

The above paragraphs only serve to better illustrate the state from which I am writing now, that is to say, a state of profound and sincere gratitude, a state of peace that I never thought I’d have the chance to reach.
“You have the right to be happy, you just have to give yourself the permission to be.”

My starting point was the end of the worst year of my life, about a year ago. I left a relationship completely traumatized, with no idea where to go and why I was even here. I went back to my parents’ home, embarrassed, ready to start all over again, no matter how difficult the healing process would be, punctuated with guilt and uncertainty. I was able to recover friendships I had neglected, the joy of running, and my passion for school. Of course, writing came into the equation: I used it to explain to myself everything that had happened, what had made me vulnerable to this type of abuse, in what ways it had changed me, etc. Hours and hours spent in front of my computer trying to make sense of the damage, but also trying to finally put down my own version of the story, without minimizing any violence. It is only with the amazing support of my loved ones that I thought I didn’t deserve, and with this exhaustive introspective practice that I was able to get myself together and file a complaint for domestic violence at the police station, in the summer of 2020.

I wouldn’t be able to pinpoint what reasons exactly pushed me to change. I remember thinking to myself: I’ve been through the worst, so it can only go up from here. I also knew that I didn’t ever want the same thing to happen to another Asian woman—because we were, in fact, the ones who were being targeted. I built a jogging routine, started to meditate, and restored a healthy relationship with my body which I thought I had lost along the way. I must also mention the precious help of my psychologist, who accompanied me throughout the whole process. During one of our last sessions, she told me: Angelina, you have the right to be happy, you just have to permit yourself to be.




Ange Guo giving a speech during the Vigil for the victims of the Atlanta mass murder at the Sun Yat-Sen Park on March 21st, 2021. Photo by Parker Mah. 


A year later, at Sun Yat-Sen Park, I recited a speech in memory of the victims of the Atlanta shooting, following the unprecedented March Against Anti-Asian Racism in Montreal. My lips were dry, the audience huge. I don’t know if the cameras caught how feebly I stood, how my legs always start shaking when I get on stage. When the day ended, I felt like I had been liberated from something I still cannot put a word on.

All this time, I thought I was alone—but the truth was so far from that. I read it on the faces of my sisters and friends, who all shared the pain that punctured the air, hovering above our heads. I saw myself standing there and thought about how everything that had ever happened to me had led me to that moment, and just how much the things I thought constituted my weaknesses were the very proof of my resilience, of the hardships I had gone through.

A few weeks later, I spoke up another time for a media segment. This highlight is less about the public legitimation of my experience—because we all know there are so many voices left to amplify—but rather about the fact that I even did speak out. Even just a year ago, I still found it extremely difficult to look people in the eyes when I spoke to them, the volume of my voice crushed by the fear of taking up even just a hint of space. During that week, however, I found myself oscillating between states of perplexity and utter joy. I was so grateful to have had the opportunity to talk about identity issues that have tormented me my whole life, but I was also shocked by the video’s success, seeing myself on the screen; the same self who I had thought was destined to suffer.   

“How I wished I could’ve bended space and time to find her again and tell her: Everything’s going to be okay, Angelina.”

In the days following all of that, things started to slowly calm down. I went to my partner’s place, and, while bathing in the apartment sunlight, talked about the extent of my progress; my dreams that were coming closer and closer at an astounding speed, and the joy I had found again in daily life; watching dogs at Jarry park, taking walks on weekend afternoons, and everything and nothing; the highs and the lows, the tragedies that had made us into who we were and the ones that we’d have to face in the future.

As I laid down on the bed, I watched the crackings of paint on the sides of the ceiling, the landscape outside the window full of trees on which the start of spring was beginning to show. I don’t know what suddenly got hold of me, but I suddenly started to cry, caught in a strange mixed state of joy and sadness. I thought of everything that had hurt me, the coldness of the courthouse, the birthdays I spent alone, and perhaps it all came down on me, the extent of my transformation, the fruit of my meditation practice, the exercise I’d taken up again, the relationships I had rebuilt with my family, my friends, my loved ones. I cried thinking about the little girl I once was, how I wished I could’ve bent space and time to find her again and tell her: Everything’s going to be okay, Angelina. 




ABOUT THIS AUTHOR
Ange Guo is a Montreal-born translator, poet, and literature student. Her work focuses on familial alienation, the boundaries of language, as well as identity-related issues among immigrants of Asian descent.

ABOUT THE CONTRIBUTORS
/PHOTOGRAPHER
Parker Mah was born in the year of the Rooster. DJ, musician and multimedia producer, his diverse body of work engages themes and realities of hybridization, migration, cultural transformation and identity. As an educator, he works to expose untold histories and build community through creative and participative projects.

/PHOTOGRAPHER
Mathis Bélanger is trained in mechanical engineering and is currently pursuing a psychology degree. He is interested in the mechanisms of the mind and their relationship with culture and art.






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